Shiatsu sur table : histoire d'une transition

Après huit ans de shiatsu sur futon, shiatsu dit "traditionnel", une réflexion de fond sur ma pratique a révolutionné mon quotidien professionnel.

Le passage du futon (au sol) à la table de massage a été le changement le plus visible de cette révolution. Un changement réfléchi et mené dans une logique gagnant/gagnant.

Imaginez que, comme Bernard, vous soyez un dessinateur qui passe de la table à dessin à un ordinateur dans les années 1990. Les règles du dessin, l'association des couleurs et des formes ne changent pas, mais tout votre univers se trouve transformé. La souris remplace le crayon. L'écran succède au papier. Postures et gestes techniques évoluent.

C'est un peu ce que j'ai vécu en passant au shiatsu sur table. Le changement a demandé de la formation, du temps et des ajustements, qui s'avèrent aujourd'hui bénéfiques pour mes clients.

Le pari s'est révélé un investissement sensé.

Avant d'en arriver là, il y a eu les doutes et parfois les critiques de la profession.

Je me souviens d'un étudiant en shiatsu qui me téléphone pour prendre un rendez-vous... qu'il ne prend pas en apprenant que je pratique sur table, disant vouloir un "vrai shiatsu".

Passer du shiatsu sur futon au shiatsu sur table exige de dépasser certains freins mais offre aussi des opportunités pour une pratique gagnant/gagnant, tournée vers les clients.

Personnellement, le confort et la satisfaction de mes client(e)s me motivent davantage que l'image d'Épinal du shiatsu dit traditionnel. L'attachement au shiatsu au sol est lié à une représentation tronquée du shiatsu pratiqué au Japon, comme je l'ai constaté sur place.

1. Le shiatsu sur table offre des opportunités à saisir

Pour les professionnel(le)s, le shiatsu sur table est l'opportunité d'inscrire le shiatsu dans un environnement accessible, donc de toucher davantage de personnes qui peuvent en avoir besoin. 

1.1. Pour donner une image familière du shiatsu

En septembre 2016, le magazine Ça m'intéresse publie le résultat d'une enquête indiquant que 4% des adeptes du massage recourent au shiatsu.

4% c'est peu. C'est même ridicule si on compare aux 35% de l'ostéopathie dans la même étude.

La raison de cette confidentialité est la méconnaissance du shiatsu pour le grand public.

Vous le constatez régulièrement quand vous parlez de shiatsu : combien de vos interlocuteurs savent de quoi il s'agit à la seule évocation du mot "shiatsu" ? Une explication est presque toujours nécessaire.

Pour recourir au shiatsu, les clients doivent savoir qu'il existe et comprendre ce qu'il peut leur apporter.

Cela fait déjà beaucoup de choses à communiquer !

Pratiquer sur table, c'est faire l'économie de l'explication de ce qu'est un futon et du pourquoi travailler au sol.

Certes, il y a des choses intéressantes à dire et j'en parlais moi-même avec plaisir, jusqu'à ce que je me rende compte que cela diluait le message.

Vos interlocuteurs ont une attention et un temps limités à vous consacrer : faites-en bon usage.

Avec une table de soin, on retrouve un objet familier. Nous en avons rencontrées de semblables chez les médecins, les kinésithérapeutes, les ostéopathes, les masseurs et bien d'autres professionnels de santé ou du bien-être depuis notre petite enfance.

Les représentations de médecins et de masseurs dans la Grèce et la Rome antiques montrent des dispositifs comparables à nos tables de soin contemporaines. L'usage de la table en Occident est un héritage culturel au même titre que le futon au Japon.

Une table de soin est un objet connu, auquel on s'attend dans un cabinet de thérapie manuelle. Inconsciemment, il crée un lien rassurant avec des expériences passées quand on découvre une nouvelle discipline telle que le shiatsu. 

1.2. Pour assurer le confort des receveurs

Le shiatsu sur futon ne convient pas aux personnes souffrant notamment des genoux, des hanches ou de vertiges. Toutes les personnes concernées ne le savent pas, c'est au praticien d'évaluer les possibilités de leur receveur.

Quant à se relever du sol, rares sont ceux qui savent le faire correctement. La plupart des gens n'ont tout simplement pas appris à le faire. À quoi bon quand le lit est à bonne hauteur, qu'on mange et qu'on travaille assis sur une chaise ?

Pour éviter tout faux mouvement, il faut donner des indications au receveur pour se relever au mieux. Encore faut-il que les consignes soient clairement émises, reçues et appliquées !

Laisser quelqu'un, dont on cherche à soulager les maux de dos, se relever de guingois est un acte de sabotage.

Autre avantage de la table : la personne bénéficie de la têtière quand elle est allongée sur le ventre. La tête se positionne ainsi naturellement dans l'alignement du corps.

La table favorise le confort du client, avant, pendant et après la séance.

Quand j'ai testé le shiatsu sur table, j'ai demandé leur avis à mes habitués. Ce sont leurs mots :

"Quand on est allongé sur le dos, c'est plus confortable pour les lombaires et le sacrum."

"C'est mieux pour mes cervicales."

"Il y a moins de paliers pour se relever, c'est agréable."

L'enquête que j'ai menée en 2017 m'a révélé que la préférence allait au shiatsu sur table pour la majorité des personnes interrogées.

Résultat de sondage

1.3. Pour se préserver dans sa pratique du shiatsu

L'usage de la table vient au secours des professionnel(le)s souffrant des genoux et contribue à préserver les autres.

Les genoux sont protégés d'une hyperflexion prolongée reconnue comme un facteur d'usure en santé au travail.

Par ailleurs, le shiatsu-shi qui maîtrise le travail sur table sollicite davantage ses jambes et soulage ses lombaires. Résultat : des jambes d'athlètes et un dos préservé !

En cas de grossesse, les praticiennes en shiatsu apprécient de travailler en confort donc potentiellement plus longtemps avant leur congé maternité. 

2. Des freins à dépasser

On a beau être conscient(e) des avantages à travailler sur table, il reste des obstacles à franchir.

2.1. En finir avec l'image d'Épinal du shiatsu

Souvenez-vous de l'étudiant en shiatsu qui voulait un "vrai shiatsu" pour ne pas dire un "shiatsu sur futon". Cette idée a la vie dure !

Rappel étymologique pour commencer : shiatsu vient du japonais "shi" = "doigts" et "atsu" = "pression" soit littéralement "pression des doigts". S'il reste fondamental de travailler en poids de corps, peu importe d'utiliser un futon ou une table. En matière de shiatsu, peu importe le support, pourvu qu'on ait le résultat.

Remontons ensuite aux origines du shiatsu sur futon : le futon est un matelas de coton typiquement japonais, posé à même le sol. Dans le Japon traditionnel, on dort, on mange et donc on pratique le shiatsu au sol : c'est logique. 

Shiatsu sur table au Japon

Cependant, le Japon a beaucoup évolué depuis le début du 20e siècle, époque de la naissance du shiatsu.

J'ai pu le constater à Tokyo. J'y ai suivi des cours dans plusieurs écoles de shiatsu et je me suis rendue dans une clinique de shiatsu.

Dans les écoles, on apprend le shiatsu à la fois au sol et sur table. Le shiatsu familial est pratiqué sur futon (objet courant au Japon) alors que le shiatsu pratiqué en clinique l'est sur table. Des tables de haute technologie parfois, comme sur la photo.

Les japonais sont des gens pragmatiques.

Futon ou table est donc un faux débat du point de vue de l'authenticité de la pratique.

Loin de dénaturer le shiatsu, le travail sur table l'ouvre au plus grand nombre.

2.2. Se former

Derrière la critique du shiatsu sur table, se cache le plus souvent de l'ignorance. En France, le shiatsu sur futon est celui enseigné à l'école par défaut.

Shiatsu sur futon versus shiatsu sur table

Défaut de moyens : équiper une école de futons et de tables coûte cher et ajouter la pratique sur table exige davantage de temps de formation.

Défaut d'intérêt : le ou les enseignants ne voient pas l'utilité d'un tel enseignement - ne le pratiquant pas eux-mêmes.

Défaut de compétence : faute de formation et de pratique, certains enseignants sont mal à l'aise avec la pratique sur table.

Faire le pas du futon à la table, c'est faire le saut technologique de la table à dessin à l'ordinateur : il faut accepter de réapprendre un certain nombre de choses. Placements, postures et techniques doivent être modifiés pour rester ergonomiques et efficaces. 

En France, les formations sur le sujet sont rares et les livres existants sont en anglais. Mais c'est indispensable, tant pour préserver son corps que pour réaliser des soins de qualité. 

 

Penser à ses clients, sortir de sa zone de confort pour évoluer. Une fois ces actions menées, la pratique du shiatsu sur table est l'opportunité de développer une pratique saine et durable, respectueuse des clients et du ou de la professionnel-le que vous êtes.

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